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| André GEERTS |
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| 04-04-2007 | |
André Geerts en quelques datesAndré Geerts est né à Bruxelles le 18 décembre 1955. Après une formation dans les humanités classiques il se lance dans des humanités artistiques à Saint-Luc, célèbre école belge d’enseignement artistique. A 25 ans, il participe à la revue « Aïe » avant de réaliser, deux ans plus tard, des illustrations pour « Bonne Soirée » (supplément TV des éditions Dupuis) et « Tremplin ». Dès 1977, il dessine pour « Spirou » la « Petite chronique vénusienne » qui ne remportera qu’un modeste succès. La consécration ne viendra en fait que 6 ans plus tard, en 1983, avec une série de gags qui ne seront pas sans rappeler les dessins de Sempé et les célèbres « Clin d’œil » d’Ernst. Rencontre :J’ai rencontré André Geerts en 1993 lors d’un festival de bande dessinée ; celui d’Alès si je me souviens bien. Cela fait quelques années me direz-vous et pourtant, en relisant son interview, je me suis aperçu qu’elle était comme ses albums…intemporelle. Difficile alors de résister à l’envie de vous faire partager cette petite madeleine de Proust. Celle d’une conversation qui a le charme de ma jeunesse avec un auteur dont les albums se déclinent en petites touches merveilleuses de drôlerie, nostalgie et pour finir avec mes rimes en «i » de poésie, tout simplement. Petit, quels étaient vos albums ou vos auteurs préférés et dans quelle mesure vous ont-ils influencé ?J’ai commence par lire des recueils de magazines. Je me souviens notamment d’un très vieux recueil du magazine « Robinson » où il y avait « Pim Pam Poum », « Popeye »,… des séries humoristiques américaines et ce graphisme très rond m’a beaucoup influencé. Par la suite, ça a été Astérix, Gaston,… enfin tous les classiques ; peut-être moins Tintin qui me faisait un peu peur à l’époque. Enfin, de manière générale, toutes les influences qui se dégagent actuellement de mon dessin. Même Sempé date des lectures de mon enfance. Sempé, je l’ai découvert dans « Le Petit Nicolas » avec Goscinny dans « Pilote ». Tout vient de là. Vous êtes passé à Saint-Luc, quels souvenirs en gardez-vous ?J’ai vraiment des souvenirs formidables de Saint-Luc parce que c’est là que j’ai rencontré des jeunes de mon âge qui voulaient faire le même métier, comme Bernard Hislaire ou Franck P. C’était également une période d’adolescence ; on trouvait le métier très excitant, on voulait s’affirmer en tant que personnalité et plus spécialement à travers le dessin. Ce sont des choses fortes. Professionnellement, vos débuts ont-ils été difficiles ?Difficile, oui et non. Ça n’a pas été difficile vu l’époque. A ce moment-là, les journaux, comme « Spirou » ou « Tintin », auxquels je voulais participer, ouvraient très grand leurs portes et même si on n’était pas vraiment au point, on était tout de suite accepté. On avait tout de suite des pages. On n’était peut-être pas bien payé mais ça n’était pas très important. Il y avait une véritable demande de la part des journaux et on pouvait se frotter très très vite à un public. Ce qui était difficile, c’est que personnellement je n’étais pas du tout au point. Donc il a fallu faire énormément d’efforts de dessin. Quand une page était publiée, je prenais en pleine figure tous les défauts que je pouvais avoir et c’est quelque chose qui me faisait mal. Mais, en même temps, j’ai pu faire mes classes dans le journal et ça c’est une chose très importante. Je pense que mes débuts professionnels étaient plus faciles à l’époque qu’ils ne le sont pour un jeune à capacité égale aujourd’hui. Puis, c’était aussi une époque de liberté, même si je travaillais dans un journal qui était considéré à l’époque, à Saint-Luc, comme réactionnaire, classique, ennuyeux. Je me suis rendu compte très vite qu’on avait une très grande liberté de parole, de création et cette liberté là, je l’ai toujours conservée. Quels conseils donneriez-vous à un auteur débutant ?Pour quelqu’un qui veut raconter des histoires. Je crois qu’il est important de savoir ce qu’il a en lui, ce qu’il a le plus envie de transmettre aux autres par la BD. C’est quelque chose que j’ai découvert quand j’ai commencé à faire mes scénarios tout seul. J’ai vraiment appris à chercher au fond de ma vie le « message » ou plutôt la conversation que j’avais envie d’avoir avec les autres. Votre arrivée à « Spirou » a-t-elle été une consécration ?Certainement pas ! Une consécration en BD c’est quand on est mort. Mais c’était tout de même important ; c’était le passage au professionnalisme, un nouveau début plutôt qu’une arrivée. Vous participiez à l’animation du journal, comment cela se passait-il ?En fait pas très bien… Bernard Hislaire, moi et Frank P. nous nous étions entendus pour mettre en valeur les séries du journal mais on a fait un pâle travail de réclame pour des séries qui n’étaient pas toujours très bonnes, il faut bien le dire. Nous n’étions même pas capables d’être des publicitaires. Nous perdions notre belle jeunesse à ça tandis que, en parallèle, Yann et Conrad, au lieu de faire l’éloge de mauvaises séries, les démolissaient (en fait ils démolissaient même les bonnes). Eux ont vraiment fait un travail de créateurs. Quel regard avez-vous sur vos premières séries comme « La petite chronique vénusienne » ?Pour moi, c’était une drôle de série. J’apprenais bien sûr mon métier mais j’essayais de faire une synthèse de tout ce que je voulais faire, de mes lectures d’enfance, du fait de travailler à « Spirou »… en même temps, à cette époque, Hislaire et moi, on se posait pas mal de questions sur le côté abstrait qu’il pouvait y avoir dans un dessin. On travaillait avec des formes abstraites… On était les Braque et Picasso de la BD humoristique (rires). Je me souvenais aussi des cours d’esthétisme à Saint-Luc où on nous parlait du minimalisme. Une fois, on nous avait montré un tableau célèbre de Malevitch qui représentait un carré blanc peint sur une toile blanche et le prof nous avait expliqué que l’art minimaliste, c’était le « minimum de moyens pour un maximum d’efficacité ». Tout cela m’influençait beaucoup. Par exemple dans le visage du Commissaire Martin, les yeux c’étaient deux points, le nez une virgule au milieu du visage, la bouche pareil un peu plus bas et, suivant que je décalais les points des yeux d’un demi millimètre, l’expression changeait. Mais c’étaient des expressions minimalistes et je dois dire que le maximum d’efficacité ne suivait pas toujours. J’étais à côté de la BD et à côté du minimalisme. Je me suis bien amusé. J’ai découvert mon trait, ma mise en page et en même temps c’était important de travailler sur « La petite chronique vénusienne ». Le scénario était de Jean-Marie Brouyère et il lui est arrivé de ne pas pouvoir me donner de scénario. Si bien qu’à un certain moment je suis arrivé en panne de scénario pourtant il fallait que je continue à fournir des planches. Alors j’ai commencé à imaginer la suite de l’histoire moi-même. J’ai eu plein d’idées et lorsque Jean-Marie s’est ramené en me disant : « J’ai la suite », je me suis aperçu que cette suite m’inspirait moins que celle que j’avais imaginée moi-même et ça m’a vraiment donné envie d’écrire. Donc c’est une période qui n’était pas inutile… très utile même. Quels sont vos maîtres dans l’humour ?J’en ai plein. Des gens qui m’ont amusé tout simplement. Il y a Goscinny bien sûr, Sempé, Quino, Peyo, Franquin…. Tous les classiques encore une fois. En plus j’ai l’impression que dans ce genre de BD, que je fais moi-même, il n’y a rien eu d’aussi bon que les grands classiques : Gaston, Spirou, Les Schtroumpfs, Astérix, Lucky Luke,… Venons en à Jojo. Comment est né ce petit bonhomme ?Jojo est né tout à fait fortuitement. Un jour, Vandooren, rédacteur en chef de « Spirou » me demande : « Tiens, voilà, il y a un quart de page de libre, on n’a pas de publicité, peux-tu faire un bouche-trou ? » J’ai dit oui et j’ai inventé un petit bonhomme. On l’a appelé, je dis « on » car c’est ma femme qui a trouvé le nom) Jojo et il est né sans préméditation. C’était, au départ, un gamin qui vivait des aventures de petit gamin, avec ses copains… des petites blagues, des petits machins… rien du tout en somme…. Dans un escalier. Peu à peu, ça a évolué. On est passés à la demi page, puis à des histoires complètes. Un jour,Jojo a passé quelques jours en vacances chez sa grand-mère à la campagne. Depuis, il n’a plus quitté cet univers, un univers où les adultes sont un peu des enfants eux-mêmes. En fait, c’est très difficile de parler de son univers… enfin moi je le dessine, je dessine de la rondeur… je voudrais faire un univers rassurant. C’est une des choses qui m’avaient le plus marqué dans la série d’Astérix et Obélix ; c’est la BD la plus rassurante que je connaisse. De plus en plus, quand je dessine Jojo, j’ai envie de rendre les gens heureux et j’ai envie surtout d’être heureux moi-même. C’est un univers parallèle à celui de la réalité. Ce dernier me fait un peu peur, je ne suis pas toujours très à l’aise dedans et comme je passe beaucoup de temps sur ma planche à dessin, autant que cet univers, qui n’est pas vrai, soit mieux que l’autre. Enfin, c’est ridicule de dire ça mais plus joli, plus édulcoré en tout cas. Ça n’empêche pas l’humour, une certaine férocité, enfin je ne suis pas féroce… un peu cruel. Donc, j’ai besoin d’un peu de méchanceté. C’est indispensable mais j’ai besoin d’aime chacun de mes personnages. Dans la vie réelle il y a des gens que je n’aime pas ; dans mes BD je ne peux pas ne pas aimer un personnage sinon je l’abandonne automatiquement. Donc, je ne peux pas faire un vrai méchant. C’est un univers avec des gens qui ont des blessures, qui sont faibles, lâches… j’adore les lâches, les faibles. Je me reconnais tellement en eux. Ça ne veut pas dire qu’ils soient méchants ; ce sont de vrais gentils qui ont des rêves cassés. Voilà, c’est un peu l’univers de Jojo. Je mets finalement beaucoup de ma vie dans ces albums. Au niveau du dessin, est-ce que certains de vos personnages sont inspirés des gens que vous connaissez ?Alors oui ! D’une façon très curieuse parce qu’ils sont inspirés par ce qu’il y a de profond dans les gens que je connais. Ce n’est pas du tout au niveau des formes des visages. Je ne décide pas que je vais m’inspirer de l’un ou l’autre. Les personnages sont en général issus d’une multitude de personnes. Par contre, certains d’entre eux se mettent de plus en plus à ressembler à des gens que je connais bien et ça sans que je le fasse exprès. C’est avec le temps que se passe ce genre de phénomène. Qu’aimez-vous dessiner ?Je vais plutôt dire ce que je n’aime pas dessiner : tout ce qui est un peu mort, un peu statique, géométrique, qui demande des efforts de perspective, par exemple des buildings. Il y a des choses que je ne sais pas bien dessiner : les animaux, je trouve ça compliqué. Ça me fait un peu peur mais quand je commence à les faire j’y prends goût. J’aime pas trop les voitures non plus mais dès que j’en dessine une ou deux je m’y habitue, je peux la rendre vivante. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais rendre vivant un building. Sinon, j’aime tout le reste et surtout les personnages car je considère que c’est ce qui donne l’âme à une série. L’univers, l’ambiance, ça passe par les décors et l’âme par les personnages. Je pourrais très bien faire une BD sans le moindre décor. Au contraire, avec grand plaisir ! Auparavant, vous travailliez en couleurs directes et vous êtes revenu à une technique plus classique, pourquoi ?Tout simplement parce que je voudrais être le plus lisible possible. Au début, je travaillais en couleurs directes sur des petits formats. En utilisant une métaphore pâtissière je dirais : « quand vous entrez dans une pâtisserie et que vous prenez des petits gâteaux, des petits fours,… tout ça est très sucré, très joli, très coloré mais vous en mangez un, pas deux, pas quatre ». Ce ne sont pas vos rations quotidiennes, ce n’est pas de la longue distance ; c’est une petite gâterie comme ça, de temps en temps. Quand Jojo était une petite gâterie ça pouvait être coloré, très illustratif, mais quand c’est devenu un plat de consistance, un grand repas, il a fallu être plus simple, changer les doses pour le rendre plus digeste. Je suis donc devenu un technicien plus classique. Concrètement, comment travaillez-vous ? Faites-vous beaucoup de croquis, de photos ?Je fais des photos uniquement quand j’ai besoin dune documentation très, très précise sur une voiture ou sur une construction. Par exemple une ferme pour avoir un fond de réalité qui permet de rendre mon dessin plus véridique, plus crédible. Je fais très très peu de croquis, je trouve ça ennuyeux. Je suis quelqu’un d’excessivement impatient et je veux que les choses vivent tout de suite sur ma feuille. Je suis prêt à travailler des heures sur ma planche, à gommer, à sous gommer, à gratter avec une lame de rasoir jusqu’à faire un trou dans le dessin mais je veux que le premier jet ne soit pas perdu pour un croquis qui va rester au fond d’une armoire. Je travaille un peu comme un peintre finalement : je suis à l’affût du miracle. Donc le miracle je ne veux pas qu’il soit sur une feuille de croquis, je veux qu’il soit sur ma planche, que cette planche soit publiée et que les gens assistent à ce petit miracle. C’est comme cela que je conçois la peinture : on change, on rajoute, on retire, on déplace et puis… tout d’un coup, paf, il y a un miracle qui se produit. Je n’aime pas la préméditation et on retrouve cela dans mes dessins. J’aime la fuite en avant. Pensez-vous justement que vos BD soient nostalgiques ?Oui, je le pense profondément. Je pense même que tout acte de création est par essence nostalgique. D’ailleurs on devrait plutôt parler de re création de quelque chose qui existe déjà. La re création ça veut dire qu’on est à la recherche de quelque chose qu’on a un peu oublié ou qui, pour soi, a un peu disparu. Quand on dessine une BD on essaie de retrouver des sentiments, des gens, sa propre enfance parfois, ou des relations avec ses parents. Ça peut être très psychanalytique. Voilà pourquoi toute création est nostalgique. Je pense que Tintin, c’est de la nostalgie pour Hergé,…. Quel regard avez-vous sur l’enfance ?J’ai la nostalgie de l’enfance. D’ailleurs je suis plus proche de l’enfance que des enfants. J’aime bien le premier degré qu’il y a dans l’enfance, le rapport qu’ont les enfants avec l’univers. L’enfant n’est pas quelqu’un qui a une grande connaissance donc il ne lit pas l’univers à travers un prisme, un tamis de connaissances. Il n’a pas cet esprit critique qu’on nous enseigne, à raison d’ailleurs. Un enfant, quand il se trouve dans son jardin, ne va pas se dire : « Voilà, là c’est un arbre ; il est fait dans cette matière, oui c’est tel type d’arbre,… ». Non, l’enfant va aller vers l’arbre, il va le renifler, le gratter,… il va avoir le sentiment de faire partie du jardin, il est le jardin. Voilà le regard que j’ai de l’enfance. Maintenant, je suis un adulte, je vais dans un jardin et je me dis : « Je suis dans un jardin ». Ce regard d’enfant je le retrouve quand je dessine Jojo, surtout quand je dessine Gros-Louis car il est moins actif, plus contemplatif et il a souvent les mains dans les poches en train de ne penser à rien. Je peux me mettre à sa place et je retrouve ce sentiment de l’enfance où on est l’univers. C’est un sentiment très agréable. On pourrait penser que votre public est jeune, est-ce le cas ?C’est de plus en plus le cas et c’est formidable car c’est vraiment ce que je visais. Au départ on me disait : « Tiens, tu penses dessiner pour les enfants et tu ne crois pas que ce sont surtout les adultes qui eux, sont nostalgiques de cette enfance, qui te lisent. » C’est vrai qu’au début mon premier public était un public qui achetait tout ce qui paraissait. Puis s’est ajouté un autre public et les parents ont fait lire aux enfants et les enfants marchent. Même des gamins de 3-4 ans, qui ne savent pas encore lire, adorent car ça se raconte facilement et j’ai de plus en plus un public enfant et ça m’enchante. Là, le pari est réussi…. au moins ça de réussi ! Est-ce important pour vous de créer des BD lisibles par tous ?Ben oui, parce que ce sont celles que je préfère chez les autres. Gaston…. Ce sont des BD lisibles par tous, à tous les âges et ce sont celles qui m’enchantent le plus. Aimeriez-vous quand même faire une BD pour adulte ?Pour moi, Jojo est une BD pour adulte alors non, je n’ai pas envie de mettre des barrières d’âges. Vous fréquentez le monde de la BD ?J’adore les dessinateurs car je trouve qu’ils me ressemblent tous un peu. Ce sont des gens qui, quand ils étaient gamins, avaient le même rêve que moi, enfin j’imagine. Je peux difficilement ne pas les aimer. Je me regarde un peu dans un miroir quand je les vois. Alors il y a vraiment des auteurs que je n’aime pas, c’est vrai : ce sont ceux qui font de la BD parce qu’ils n’ont pas eu le courage d’aller sonner aux portes pour faire des films, parce que ça demande trop de boulot, trop d’investissement,… Je connais bon nombre de dessinateurs, ça se sent dans leur travail, qui laisseraient tomber leur série si on leur offrait les moyens. Comment se passe le travail chez « Spirou » ?En ce qui concerne le travail chez « Spirou », j’ai une liberté totale. On ne me demande jamais une seule ligne de scénario, pas de synopsis. On me dit : « Tu amènes autant de pages que tu veux, on est contents de les publier ». La pré publication ne nuit-elle pas à la vente d’albums ?Je ne pense pas, non pas du tout, au contraire, ce n’est pas spécialement le même public. Ça fait une pub pour la vente des albums. Est-ce que Jojo est un succès en terme d’édition ?Certainement pas encore, les chiffres sont très moyens. C’est de l’ordre de 15000 exemplaires par album en francophone et 3000 exemplaires en néerlandophone puisque c’est publié aussi en néerlandais en Belgique. Donc ce n’est pas encore énorme. Il y a un succès d’estime c’est évident ; commercial, on attend, on ne désespère pas. [l’interview a eu lieu en 1993, évidemment aujourd’hui, ces chiffres ont grandement augmenté – NDLR] Chez Delcourt, vous avez publié « Jabert contre l’adversité », comment est né ce projet ?Au départ, c’étaient les éditions Milan qui m’avaient sollicité pour faire une histoire chez eux et j’avais trouvé l’idée de créer les aventures d’un petit garçon et des rapports qu’il pouvait avoir avec son père. Les rôles étaient inversés : le petit garçon était l’élément dynamique, responsable, et le père, un gros fainéant, au chômage, qui ne pensait qu’à taper la carte, boire un verre avec les copains et qui oubliait de ramener de l’argent à la maison. Le frigo était vide mais il ne s’en apercevait même pas. C’est le gamin qui, après les heures de classe, allait travailler, et j’avais dans l’idée les rapports de cette BD de Walt Disney ente Grand Loup et Petit Loup. Les éditions Milan n’ont pas vraiment accroché au projet parce que je montrais un papa qui n’était pas très courageux, donc ce n’était pas très éducatif comme image des parents et quand on sait que les éditions Milan, comme les éditions Bayard, sont soumises à la critique des associations de parents, ça ne pouvait pas passer. C’est une idée au départ que j’ai eu seul puis j’ai rencontré Pierre Le Gall, le frère de Franck, qui avait l’intention de faire du scénario et, bien que cette idée soit personnelle, j’avais peur de travailler seul, de tomber dans les mêmes obsessions que je peux avoir quand je scénarise Jojo. Etre le même scénariste de deux séries c’est peut-être un danger d’appauvrissement à long terme, de tourner toujours autour du même pot à idées. J’ai donc demandé à Pierre s’il pouvait prendre en route l’idée pour faire Jabert. Il a été tout à fait d’accord et il a amené ce côté fantastique, glauque, que je n’avais pas l’intention de mettre au départ. C’est une ambiance qui a été plus développée par la suite car, entre temps, Guy Delcourt s’est montré intéressé par le projet. Comme c’est un éditeur plus pour adulte on a eu plus de liberté dans le ton et voilà… le côté angoissant est né de là. On a durci un petit peu les choses mais c’est surtout Pierre que je tiens pour responsable bien que je l’ai fait quand même avec plaisir. Encore une fois, je n’aurai pas pu scénariser certains personnages tels que les frères Pinson qui sont, pour un en tout cas, des infâmes crapules. La série est arrêtée.Oui, j’ai décidé de ne pas continuer la série pour des raisons de mévente tout simplement. Mais Pierre, lui, était tout à fait d’accord pour continuer et avait écrit un scénario. Je lui ai donc laissé mes droits de propriété sur le personnage pour une suite de Jabert. [La série n’a en fait pas eu de suite – NDLR] Le fait de travailler avec Pierre Le Gall ou Sergio Salma comme scénaristes change-t-il considérablement votre façon de faire ?Ça change quand même pas mal car, quand je travaille avec un scénariste, je me sens plus dessinateur et moins raconteur d’histoires. C’est en même temps très agréable. Je ne peux pas imaginer travailler toute ma vie seul même si c’est ce que je privilégie. J’aurais comme un grand vide. J’aurais peur de nager dans la solitude professionnellement. J’ai vraiment besoin de travailler avec quelqu’un. Puis j’aime les gens ; j’aime les gens qui font le même métier. Pouvez-vous nous parler de Mademoiselle Louise ?Oui. C’est un personnage qui s’appelle Louise, Mademoiselle Louise, une petite fille riche qui vit seule avec sa nounou noire, Milie, dans une grande maison style maison de planteur, dans n parc qui n’a pas de fin. Elle est hyper gâtée par un père absent, occupé par ses affaires, qui la couvre de cadeaux et elle s’ennuie de cette absence, de ses cadeaux. Elle a un petit ami qui s’appelle Richard et qu’elle voit en cachette. Il y a un personnage assez rigolo qui intervient, Dédé, un voleur dont la seule obsession est de kidnapper Louise pour se faire un magot et se retirer au soleil avec sa fiancée. Bien sûr il n’y arrive jamais et cela devient son Graal à lui. Ce sont des gags, en deux pages pour la plupart, parfois en trois ou en une seule image, et c’est plus du gag pur que Jojo. Disons que c’est moins sentimental, c’est beaucoup plus marrant… enfin en espérant que Jojo soit un peu rigolo. Pour finir, avez-vous des regrets ?Je ne vois vraiment pas lesquels. J’ai vraiment l’impression d’être en harmonie avec ce que je suis, ce que j’ai en moi, et je le sors. C’est un métier formidable pour moi car c’est exactement celui dont j’ai besoin pour communiquer. Sinon, je sens que je serais vraiment un autiste. Ce métier c’est un pont vers les autres, c’est-à-dire que je peux aller vers eux mais c’est aussi une distance et c’est seulement dans ce confort là que je peux exister. Si on est trop proche je crois qu’on se fait la guerre ; si je suis hors des gens, je me mure, je meurs aussi, je ne communique plus. Bibliographie :1981 – « Gens de lune » - éditions Crocodile site officiel Jojo : http://www.jojo.kidcomics.com
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| Dernière mise à jour : ( 07-04-2007 ) |
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