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13-03-2008

De l'apprentissage de la lecture au plaisir de lire : le texte de la conférence d'Yvanne CHENOUF

conference d'Yvanne Chenouf à Hérépian le 4 mars 2008 Dans le cadre de la fête du livre jeunesse 2008, en collaboration avec le CRDP de Montpellier, nous avons souhaité réfléchir sur la transmission du plaisir de lire.
Yvanne CHENOUF est venue rejoindre le public de parents, bibliothécaires, enseignants d'Hérépian et des environs le 4 mars 2008.

 

LES ENFANTS, LES LIVRES… ET NOUS ?

 

L’école et le plaisir de lire

Sur les ondes France Inter, une journaliste, pensant flatter Annie Ernaux , la présentait ainsi : « Annie Ernaux est un écrivain qu’on étudie dès le lycée. Et ça l’ennuie copieusement parce qu’elle se dit : « les jeunes vont trouver mes livres chiants sans y revenir après ». » Étrange réaction de la part d’une professeure de lettres qui a choisi d’enseigner la littérature, avec, on peut l’espérer, l’objectif de former des lecteurs convaincus. Dans La littérature en péril , Tzvetan Todorov, également enseignant, part en guerre contre l’analyse scolaire des livres, responsable, selon lui, du désintérêt des adolescents pour la lecture : « À l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent leurs critiques.” Ou encore : “On fait preuve d'un certain manque d'humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes.” Un autre enseignant, Daniel Pennac, avait, depuis longtemps, consacré tout un livre (un best-seller ) au déni de l’enseignement morose de la littérature, opposant, à l’obligation scolaire et familiale de lire, le partage jubilatoire, complice et gratuit des histoires entre des adultes (parents et enseignants) et des enfants (également élèves) : « Quels pédagogues nous étions quand nous n’avions pas le souci de la pédagogie ! » , s’exclame-t-il. L’écrivain, Alberto Manguel, plaide, dans Pinocchio et Robinson , pour une sorte d’« éducation sentimentale » de la lecture, une passion amoureuse à transmettre par l’exemple : « Sans plaisir, dit-il, il n’y a pas de lecture. On n’apprend pas à être amoureux, on est amoureux. » Rendant l’étude scolaire responsable de cette régression (les enfants aimaient tant qu’on leur raconte des histoires !), ces maîtres, devenus écrivains, prennent acte de leur propre fiasco et plaident pour un accès direct au bonheur de lire, bonheur intime et sans contrainte, avec, pour seule intermédiaire, une passion contagieuse, une passion irrésistible.

Au début, la Sainte Trinité

« Qu’avons-nous fait du lecteur idéal qu’il [l’enfant] était en ces temps où nous-mêmes jouions tout à la fois le rôle du conteur et du livre ? L’ampleur de cette trahison ! Nous formions, lui, le récit et nous, une Trinité chaque fois réconciliée. » .
Les albums regorgent de ces images de parents et d’enfants unis par l’histoire, faisant solidairement face à l’obscur univers des pages où fiction et réalité se confondent favorablement : « ainsi [l’enfant] découvrit-il la vertu paradoxale de la lecture qui est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens. » .
Deux frères lapins, Ernest et Victor, se plongent littéralement dans un livre où les renards sont ridicules et les lapins idolâtrés ; Jérôme, la petite grenouille, se réfugie dans les bras de son père, avec comme antidote à ses peurs nocturnes, une histoire lue à haute voix ; Pac, la brebis, découvre un espace onirique grâce aux récits mythiques de Peric et il suffit qu’une seule lecture du soir soit interrompue pour que toute la marche du monde se fige .
L’enfant qu’on prive de récits oraux perdrait ainsi la « légèreté des phrases », serait étouffé par « l’indéchiffrable grouillement des lettres. ». Sans le conteur pour soutien, il renoncerait au « mystère » ne sachant le relancer seul.
Un célèbre psychologue soviétique avait, au début du siècle dernier, traité de cette rupture, non pour la déplorer, mais pour la prendre en compte comme un phénomène « normal », souhaitable, auquel chaque enfant devait faire face pour grandir. Information essentielle pour les adultes, éveilleurs de lecteurs, initiation capitale pour l’enfant qui veut le devenir : l’oral, la conversation de l’heure du conte, et l’écrit, le silence de la page, ne vivent pas dans le droit fil l’un de l’autre, ne se décalquent pas, ne se reproduisent pas, ne se traduisent pas mais s’accompagnent en toute autonomie : « Je parle dans ma langue maternelle, j’écris dans une langue étrangère », écrivait Jean-Paul Sartre. On ne passe pas d’une langue à l’autre, on quitte l’une pour l’autre, et, ce faisant, on ne voit pas le monde de la même façon.
L’oral est dans l’événement, il l’escorte, émergeant progressivement de la contingence dans laquelle il se cherche. Il est contextuel.
L’écrit est un retour sur l’événement, il l’analyse, se formant dans la distance où il s’élabore. Il est structurel.

« La recherche montre que, dans les traits essentiels de son développement, le langage écrit ne reproduit nullement l’histoire du langage oral, que la ressemblance entre les deux processus porte plus sur l’apparence extérieure que sur le fond. Le langage écrit n’est pas non plus la simple traduction du langage oral en signes graphiques et sa maîtrise n’est pas la simple assimilation de la technique de l’écriture. (…) Le langage écrit, nous apprend ensuite la recherche, est plus abstrait que le langage oral sous un autre aspect encore. C’est un discours sans interlocuteur, situation verbale tout à fait inhabituelle pour l’enfant. Le langage écrit implique une situation dans laquelle celui à qui est adressé le discours soit est totalement absent, soit ne se trouve pas en contact avec celui qui écrit. C’est un discours-monologue, une conversation avec la feuille blanche de papier, avec un interlocuteur imaginaire ou seulement figuré, alors que la situation du langage oral est toujours celle de la conversation. Le langage écrit implique une situation qui exige de l’enfant une double abstraction : celle de l’aspect sonore du langage et celle de l’interlocuteur. »
Négligeant (refusant ou différant) l’apprentissage d’un tel saut, Daniel Pennac entretient la nostalgie du Grand Partage, le temps de la « trinité », où l’heure du conte, pure « communion » et « prière commune » consacrait une relation idéale, coexistante, consubstantielle et coéternelle : l’infinie fusion, l’obstacle à toute évolution. Et pourtant, les contes le disent : n’est-il pas impératif pour grandir, de quitter le giron familial, de prendre son indépendance, de penser par soi-même ? N’est-il pas fondamental d’apprendre à cheminer seul entre les signes du monde, lâcher la main des siens, s’aventurer vers l’imprévu et prendre rendez-vous, seul, avec ces héros loués par la voix d’un autre, « ces personnages magiques, ces frères, ces sœurs, ces rois, ces reines, ces héros, tant pourchassés par tant de méchants. » ?

Il est de l’ordre de l’humanité de s’en aller voir de « l’autre côté du miroir », de ses propres yeux. Ça s’appelle « apprendre à lire », amadouer l’essentielle solitude .

Du réel au visible

Daniel Pennac connaît les exigences de silence et de retrait de la lecture. Activité secondaire, entre mémoire et imagination, la lecture est d’abord acceptation d’une distance mais une distance branchée sur le monde : « Ce que nous lisons, nous le taisons. Le plaisir du livre lu, nous le gardons le plus souvent au secret de notre jalousie. Soit parce que nous n’y voyons pas matière à discours, soit parce que, avant d’en pouvoir dire un mot, il nous faut laisser le temps faire son délicieux travail de distillation. »
La lecture est activité de « perception », au sens de collecte, d’ingurgitation au sens de malaxage, de filtration au sens de clarification des idées. De telles lectrices existent « dans les livres » sous la forme des Souris Archivistes . Leur vie est une allégorie de la lecture. Elles observent d’abord leur environnement, le Square Albert Duronquarré, pour sauvegarder, par écrit, les traces de vie, à l’instar de l’ouvrage de Georges Perec Tentative d’épuisement d’un lieu parisien :

« Elles notent dans leurs grands livres tout ce qui se passe dans le Square. Elles ramassent tout, les miettes de pain, de gâteau, de tarte, de croissant, de pain au chocolat, les chewing-gums séchés, les trognons de fruits, les restes de sandwiches, les bouts de , les rognures d’ongles, les champignons, les morceaux de jouets, les boîtes de boissons gazeuses pleines de bulles, les papiers froissés, les pièces de monnaie perdues, les cheveux tombés… Elles notent la trace des pas et leur nombre, leur direction, les paroles échangées, les cris poussés, les larmes, les rires, les baisers, les petits câlins. Elles ramassent tout, elles goûtent tout, elles notent tout. Chaque jour de chaque semaine de chaque année. »

Telles des moines copistes, dans l’étude et la réflexion, les Souris Archivistes lisent, écrivent, (ne dissociant pas ces deux activités), échafaudant, « dans leur mémoire », d’immenses bibliothèques souterraines, comme autant de réseaux intériorisés et progressifs de l’exploration du monde. Leur travail est « long et difficile », sans doute allégé par la gestion communautaire de cette tâche. Dans cet espace symbolique où l’expérience du monde est recyclée, la poubelle devient le conservatoire des empreintes de l’existence. Comme Georges Perec (dont le prénom figure dans le titre de l’album), les souris décrivent « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance » . Ensemble, elles réunissent les divers aspects d’une manière d’être lecteur : confrontation de points de vue, accumulations croisées d’information , dégustations, mémorisations, « transports », déplacements, échanges et enfin, plaisir car : « Le plaisir n’est-il pas ce qui accompagne, entoure, transfigure et dépasse l’accomplissement d’une fonction nécessaire ? », n’es-il pas « la plus heureuse des conséquences de la lecture » et non sa cause ?
De leur situation retranchée mais non coupée des tumultes du monde, ces Souris lectrices supervisent leur univers, l’englobent et l’absorbent, le réfléchissent et en changent leur vision (les trognons de pomme sont hissés, les miettes de pain précieusement sauvegardées, les jouets cassés cordialement recueillis et tous ces éléments recyclés en témoignages écrits). La lecture est un regard, un acte dépourvu de neutralité.

Des messages sérieux semblent circuler clandestinement dans les pages d’albums pourtant distrayants. Destinés au lecteur en train de lire, ils lui parlent en catimini de son activité : la lecture n’est séparable ni de la vie, ni de l’écriture, c’est une manière de « traiter » l’expérience ordinaire en en sélectionnant des éléments pour les stocker et les assimiler dans les circuits de la mémoire. C’est une activité complexe, longue et difficile qui requiert de l’assiduité (chaque jour de chaque semaine de chaque année, écrit Claude Ponti) et qui change considérablement son regard sur la vie : « Il ne suffit pas de savoir lire pour être un lecteur, la lecture est une activité élitiste. Mais c'est une élite à laquelle tout le monde peut appartenir. Depuis des décennies, on donne à la difficulté un sens négatif. Mais c'est par la difficulté que nous atteignons les étoiles ! Et par la lenteur. Il faut du temps.» . Rien de naturel là-dedans mais l’apprentissage complexe, social et solitaire à la fois, d’un mouvement qui va du réel (ce qu’on voit) au visible (ce qu’on en pense). La conquête du sens dans la distance.

Un secret partagé

« Le livre est lu mais nous y sommes encore. Sa seule évocation ouvre un refuge à nos refus. (…) Il nous offre un observatoire planté très au-dessus des paysages contingents. Nous avons lu et nous nous taisons. Nous nous taisons parce que nous avons lu. (…) Parfois, c’est l’humilité qui commande notre silence. (…) la conscience intime, solitaire, presque douloureuse, que cette lecture-ci, que cet auteur-là, viennent, comme on dit, de « changer ma vie » ! » L’auteur ! Voilà bien le nouveau partenaire de l’enfant, celui avec qui, à bas bruits, se renouera le lien perdu avec la voix lisant les pages. Un partenaire formidable parce que bien plus fiable que l’ancien « conteur du soir ». Toujours disponible et égal à lui-même, celui-là ne gouverne pas la réception, il n’essaye pas de « sauter des pages pour aller plus vite », il ne triche pas avec le texte, il ne tente pas de faire « passer son histoire préférée plutôt que celle réclamée par l’enfant », il n’impose ni sa voix ni son interprétation. Il propose, jour après jour, le même texte, les mêmes images, la même histoire apparemment aussi placide que la surface d’un étang où se reflètent tous les secrets du monde, tous les bruits du monde (harmonia mundi). À l’enfant de choisir, avec lui, ses chemins de traverses, son allure, son plaisir (progression linéaire, saut de pages, retours en arrière…). L’auteur est là qui l’accompagne, d’une ferme douceur : « Le lecteur (…) progresse dans la sécurité. Aussi loin qu’il puisse aller, l’auteur est allé plus loin que lui. Quels que soient les rapprochements qu’il établisse entre les différentes parties du livre – entre les chapitres ou entre les mots – il possède une garantie : c’est qu’ils ont été expressément voulus. Il peut même, comme dit Descartes feindre qu’il y ait un ordre secret entre des parties qui ne semblent point avoir de rapports entre elles ; le créateur l’a précédé dans cette voie et les plus beaux désordres sont les effets de l’art, c’est-à-dire ordre encore. (…) Une force douce nous accompagne et nous soutient de la première à la dernière page. » L’allure du lecteur n’est pas celle des héros comme en témoigne l’image inversée de Duke et Oregon . Sur la couverture, les personnages vont dans le sens de la lecture, de gauche à droite. Au cœur de l’album, ils suivent leur propre itinéraire, de l’Est des Etats-Unis à l’Ouest, de la Pennsylvanie en Oregon. Le lecteur ne suit pas docilement le fil des lignes, lesquelles ne reproduisent, en aucun cas la chronologie de l’écriture, au moment de la création.
Claude Ponti évoque cette manière de lire, « littéralement et dans tous les sens », comme aurait dit Rimbaud dans ses mises en scène : anticipation avec Belle Djamine Frankline qui passe de l’ombrelle maternelle, à l’ombelle du champignon jusqu’au parapluie sous une cascade de lait . Rétroaction, avec l’histoire du Doudou qui, page 54, dort avec sa nichée, conséquence d’une belle histoire d’amour révélée subrepticement page 45. La rencontre avait eu lieu, quelques pages en amont, page 41.
Représentation mentale de l’histoire avant qu’elle ne soit finie : dans Parci et Parla , au cœur de deux pages secrètes, les poussins (les lecteurs ?) sont les seuls à posséder tous « les portraits du livre », toutes les images en désordre, les seuls à avoir une vue d’ensemble sur le récit qu’ils partagent avec le lecteur. Les héros, Parci et Parla, n’en sont pas au même niveau d’informations, cantonnés par le récit, « derrière, dans le tunnel » . Autrement dit, dans le brouillard d’une chronologie qui les bloque, les empêche d’imagine le devenir du récit.
Au-delà de l’enchantement de l’auditeur qui écoute, Claude Ponti requiert, de son lecteur, sa détermination à aller chercher le sens, à l’anticiper, le contrôler, par de fréquents allers retours dans l’album.
Traditionnellement invisibles derrière leurs histoires ou leurs héros, les auteurs habitent ainsi leurs textes et, tel Hitchcock traversant ses propres films, certains d’entre eux s’inscrivent « physiquement » dans leurs œuvres.
Dans son album, Dans la forêt profonde, Anthony Browne n’a-t-il pas inscrit son nom et son prénom, sous le tapis de feuilles (dont le synonyme est pages) ? Tout au long de l’histoire, il ne cesse de faire appel aux souvenirs du lecteur qui reconnaît, dans l’ombre du bois, les contes d’antan. Le héros, physiquement associé au Petit chaperon rouge (chaussures rouges et petit panier) ressent les effets terribles des histoires que lui raconte sa grand-mère à laquelle il rend visite (autre allusion au Petit chaperon rouge).
Lire devient alors, pour le lecteur sensible aux citations, un art de partager, avec l’auteur, un grand secret. Les livres n’apprennent rien qu’on n’ait auparavant engrangé. Ils font briller, sous le jeu croisé et subtil des références, l’expérience et ses énigmes : « Au pays de la langue, en effet, « ce qui n’existe pas existe » - et existe purifié, apaisé de la main des scribes. »
Parmi ces enchanteurs, éclairés et éclairants, figure Philippe Corentin. S’immisçant, par la voix et par le trait, dans ses albums, il matérialise sa présence auprès du lecteur, réaffirmant le renouvellement du lien perdu. Sa voix, d’abord, habite ses histoires. Il use, par exemple, de présentatifs : (Voilà c’est l’histoire d’un loup) , (C’est trois loups qui font un pique-nique…) . Il fait, ensuite, semblant de découvrir le dessin en même temps que le lecteur (Oh là là ! Il n’a pas l’air content l’animal. Qu’est-ce qu’il a ?) et, commentant en direct, il partage tout avec son lecteur, y compris l’embarras (Bon, ça commence bien on n’y voit rien…) . Parfois, il interrompt son histoire en cours de route, comme s’il réagissait en temps réel face au récit qui se déroule (niant presque toute responsabilité dans l’enchaînement des actions) : « Il tombe dans l’eau. Il s’aperçoit alors que le froma… Patatras ! Voilà le seau ! » . Ayant écrit, prémédité l’histoire, il fait mine de se mettre du même côté que son lecteur, au même niveau que lui, pour la redécouvrir, avec lui. Affirmant ainsi la nouveauté de tout récit, sa fraîcheur, dès lors qu’un nouveau regard l’appréhende, Philippe Corentin veille au confort de son lecteur, assurant, de mille manières, sa compréhension, anticipant ses éventuelles difficultés comme s’il les ressentait, lui aussi. Il s’associe aux réactions de surprise, de colère, réinvestissant ainsi la peau (la voix ?) de l’ancien conteur. Et, ce faisant, il attire l’attention sur sa propre activité de création, le moment où il a dû se dédoubler, se représenter les réactions de ce lecteur (idéal), prendre son point de vue, pour l’orienter sur la fine frontière entre l’œuvre accomplie et l’œuvre en train de se faire.
Diderot, déjà, disait le lien tacite : « Vous voyez lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils seront quitte l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai. » .
Dans Pipioli la terreur , Philippe Corentin va plus loin, entrant dans le décor pour évoquer, devant les yeux du lecteur, le lien entre le créateur et ses personnages . Les souris (ses personnages habituels), en véritables petits rats de bibliothèque, tombent, par hasard, dans son atelier. Elles découvrent, non sans fierté, leur statut de modèles, sans apprécier vraiment le résultat :

 

- « Tiens c’est un dessinateur », constate Pistache.
« Oui, et il dessine des souris. Regarde comme elles sont mignonnes », s’émerveille Pipioli. (…)
« Tu as vu les oreilles qu’il nous fait ? Elles sont trop grandes. Il faudrait le lui dire… »

 

Dans Zzzzz , l’auteur en « remet une couche », construisant son récit sur la revendication de certains animaux d’entrer dans le Panthéon littéraire pour devenir, en quelque sorte, des archétypes. Des mouches exigent ainsi le statut de personnages. D’abord l’auteur reprend ses stratagèmes habituels. S’adressant aux lecteurs, les prenant à partie, il met en cause son propre talent d’illustrateur, installant une distance, prémisses de l’activité critique :

Ah, là ça va mieux ! C’est donc une histoire de loups, de deux loups rigolos…
Quoiqu’en y regardant de plus près on a du mal à croire que ce sont des loups.
Ce n’est pas comme ça les loups…
Il faut dire qu’ils ne sont pas trop bien dessinés.
Mais bon !

 

Feignant la surprise, il se découvre dans l’album, un physique sur lequel il porte une appréciation (critique):

- Ah ! ça bon ! - Mais c’est mon nez ! - Mon gros nez ! Je le reconnais…

C’est alors qu’a lieu (sous sa volonté, ne l’oublions pas) la rencontre entre les mouches (ses personnages) et lui-même (l’auteur confondu avec le narrateur, son intermédiaire fictionnel) :

« Cher monsieur Corentin, c’est bien ce que vous faites mais nous en avons assez de vos histoires idiotes de loups idiots ! Nous préférerions que vous nous dessiniez de jolies histoires de mouches. »

Au début de l’album, Philippe Corentin avait déjà donné sa position sur l’ambition des mouches à devenir des héroïnes. Une probabilité à laquelle il ne croyait pas (alors qu’il s’apprêtait à la raconter) :
« Bon, alors c’est quoi cette histoire ? Une histoire de mouches ? Chacun sait pourtant que ce sont des têtes en l’air , des malotrues, des pas rigolotes. Moins rigolotes en tout cas que des loups rigolos. »

À la fin, il conclut (au milieu de deux autres de ses personnages coutumiers, le chat et le chien ) :« Une histoire de mouches ? Et puis quoi encore ? Elles peuvent toujours attendre. Non, mais des fois ! Ho ! »

Claude Ponti va magnifier cette relation secrète, et ô combien privilégiée, entre le lecteur et ses livres, dans l’exergue d’un album tout entier consacré à la genèse d’un plaisir, celui d’une fête des sens et des yeux, un gâteau, un château, un mille feuilles pour un « palais » émoustillé, la lente élaboration d’émotions que certains mots, certaines images, comme les miettes d’une fameuse madeleine, sauront ranimer :

« Longtemps je me suis couché de bonheur, avec mes livres et ma lampe de poche. Dès que j'allumais ma lampe, les personnages sortaient d'entre les pages. En foule. Avec les voisins, les chevaux, les oiseaux, les martiens ambidextres, les héros peureux, les maléfiques, les surpuissants, les traîtres, les anodins, les ensorcelés, les injustement condamnés, les invisibles, les souterrains, les faces d'ange, les princesses à délivrer. Personne ne saura jamais combien nous étions sous la couverture. Ce livre est un hommage à tous ces personnages et à leurs créateurs, qui ont inventé le monde des livres pour enfants, et qui continuent, jour après jour, à nourrir de nouveaux livres. Qu'ils en soient, ici, remerciés du fond du cœur et de mon lit par moi et ma lampe de poche, pour l'éternité des jours et des nuits de lecture que je leur dois. C.P. »

Véritables héros de la fête d’Anne Hiversère, les souvenirs de lecture sont méticuleusement inscrits sur la double page de garde, égrenant la liste fervente d’un mémorial intime : cent quarante-quatre héros de papier de la moitié du XIXème siècle à la fin du XXème siècle, une anthologie d’enfant lecteur, ses fondations, ces bases et ces podiums sur lesquels il aura appris à devenir une grande personne, sans trahir la jeune personne. Sous « l’aile des mots », l’enfant s’élève sans rompre les amarres avec ses premières émotions. En grisé, le titre de l’œuvre, en surbrillance, le nom de l’auteur. Comme des empreintes dans la mémoire violette des premières pages d’écriture, ces références étincellent tels des néons au panthéon du souvenir.
À la fête d’Anne Hiversère, chaque héros est accueilli par un poussin (un lecteur ?) qui prend la même posture et la même apparence que lui : le poussin qui accueille Tintin a une houppette, celui qui accueille Bécassine n’a pas de bec tandis qu’elle n’a pas de bouche. Cette empathie prend sa source dans les premières identifications du lecteur où, par « projection » dans un monde de héros, il enjambait des univers, épousait nombre de destins, endossait mille et un rôle pour « se faire bonne mesure ».

Lire à un enfant, c’est d’abord lire avec un enfant et, avec lui, apprendre peu à peu à faire une place à celui qui écrit (le vrai conteur). En mettant des mots sur une marque de fabrique : « Ce Corentin ! toujours aussi malin ! », ses éventuelles défaillances (moins en forme que d’habitude, on dirait, le père Browne !), en signalant des liens entre auteurs, petites conversations secrètes entre professionnels (Tiens, Ponti il a mis le petit crayon de Monsieur Hulul dans son cimetière. Peut-être a-t-il voulu rendre hommage à Arnold Lobel qui vient de mourir ?). (Tiens cette phrase de Corentin, elle ressemble à une autre, non ? : « Il était une fois une petite fille, la plus espiègle qu’on eut pu voir. » ). Renseignements pris, il s’agit d’une reprise du démarrage du conte de Perrault (Le Petit chaperon rouge) dont Mademoiselle Sauve-qui-peut est la parodie : « Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eut su voir. ». On remarquera que la notion de village a disparu chez Corentin qui reprend cette information dans son dessin (cour de ferme) et que l’expression « sut voir », désuète, est remplacée par « put voir », plus actuelle et bien plus en phase avec le titre : le verbe pouvoir renvoyant au dernier mot du nom de l’héroïne (Sauve-qui-peut). Ce faisant, le conteur assure, progressivement, le relais entre les voix passées et sa propre voix incitant tout lecteur adulte à en faire autant : rendre moins nécessaire sa propre voix (forcément éphémère) pour faire place à celle (durable) de l’auteur de livres. Dans Le Poussin gazouilleur , les auteurs font de cette voix des livres l’axe de leur histoire : un poussin nouveau-né, tout fier d’être en vie, gazouille, gazouille à perdre haleine. Un renard l’avale et gazouille à son tour. Même gazouillis pour le loup qui absorbe le renard et pareillement pour l’ours qui engloutit le loup. Finalement, toutes les proies sont recrachées, délivrant le poussin et son gai gazouillis. Rien n’arrête les voix des livres quand c’est autour d’elles qu’ils sont construits et lus.

Voir et survoir simultanément, faire du sens

Au début, la lecture est un partage attendu et goûté, festin de la parole où tout conte, festival du corps (voix, gestes, mimiques, tout l’appareillage de l’oral souvent repris par les premiers livres), concert graphique et iconographique dans les albums qui exploitent joyeusement les ressources inépuisables d’un imaginaire lettré. Jeux de rimes , jeux de construction , jeux de rythme , jeux polyphoniques , jeux référentiels ou l’assortiment de tous ces éléments : Sur l’île des Zertes . Scritch, scratch, dip, clapote dit une couverture pour suggérer les bruits du monde convoqués par les pages. Plouf ! ou Patatras ! Des bruits explosent sur d’autres jaquettes, éclaboussant le présent du lecteur d’échos intertextuels plus ou moins lointains : Plouf !, le bruit reprend la chute du loup tombant dans le chaudron de l’aîné des trois petits cochons. Plus de trois siècles après, dans l’album de Corentin, le premier animal à découvrir le loup au fond du puits est… un cochon. Mais ce plouf du loup renvoie à un autre loup, tout aussi ancien, Ysengrin, lequel s’était fait prendre au piège par Goupil, dans Le Roman de renart . Les livres s’appellent et se répondent, tissant, des plus lointains récits jusqu’aux plus récentes œuvres, un filet ininterrompu de sens.
Lire, c’est entrer dans ces échos intertextuels, prendre plaisir à les reconnaître, à les voir capturés dans des points de vue proches ou antagonistes. Les enfants de Don Quichotte, de nos jours, se battent, contre la violence du monde, pour arracher, à des sociétés hyper civilisées, le droit pour chacun d’avoir un toit tandis que les Robin des bois protègent les plus miséreux des coupures d’électricité. L’Arche de Zoé, dans le déluge accablant (ou prétendu tel) de certains coins du monde, rappelle l’alliance sacrée qui protégea quelques espèces parmi des milliers d’espèces vivantes. Un chanteur naïf, devient, pour la presse, un petit prince, des milliers d’Iphigénie sont sacrifiées sur les autels de la religion ou du pouvoir tandis que des Antigone continuent de braver les lois politiques. Les mythes littéraires n’en finissent pas d’être convoqués par les hommes qui s’en servent pour « s’expliquer à eux-mêmes l’énigme d’être nés ».


Certains auteurs, sensibles à l’importance de ces liens intertextuels pour la bonne compréhension du monde, les matérialisent dans des scénarios apparemment indépendants.
Pourtant, chaque histoire, si elle est perçue depuis ses sources, révèle la particularité de la littérature : les textes ne s’écrivent pas à partir de l’expérience mais à partir de la littérature, dans l’écriture. La succession de Bon appétit monsieur lapin et de Bon appétit monsieur renard montre le saut qualitatif entre une lecture au premier degré et une lecture au second degré. Si Le Géant de Zéralda évoquait la domestication d’un ogre par les talents d’une jeune cuisinière, Le Déjeuner de la petite ogresse inverse la situation prouvant que les filles peuvent être voraces, sensibles au charme domestique des jeunes hommes. En tout état de cause les enfants ne sont jamais les parfaites doublures de leurs parents. Tous sens alertés, le lecteur cabote entre monde réel et monde fictif, entre mondes littéraires, se prêtant plus ou moins consciemment aux jeux de piste de l’auteur et reconnaissant, dans les aventures héroïques, ses propres divagations.
Il lui est tellement demandé non d’être passif mais créateur que cette aptitude lui est « soufflée » à la fin de certains livres qui hésitent à boucler l’histoire sur une fin promise. S’abstenant de toute conclusion, abandonnant le lecteur à de délicats arbitrages, certains auteurs, au lieu d’organiser le sens du monde, multiplient les moyens de s’en faire une idée. Ou pas.
L’album, Les Loups , est-il un documentaire sur les loups ou un essai sur la lecture ?
Au lecteur de trancher, en s’aidant, s’il le peut, d’histoires où loup et lapin, prédateur et proie, ont déjà tenté de pactiser.
Au lecteur de s’initier à d’autres arrangements, manipulant, à sa manière, les relations entre ces archétypes qui parlent si bien de nous dans des livres animés. [Les petits chaperons loups ]
Comme pour porter assistance, dans la complexité de la création, certains auteurs mettent en scène le travail d’écrire, installant, comme toujours, une distance entre l’objet (l’histoire) et le sujet (le lecteur). Dans Le petit homme de fromage et autres contes trop faits , les auteurs montrent les relations conflictuelles entre le narrateur et un personnage fermement décidé à faire partie d’un scénario. Les termes de page de titre, de page de garde, de sommaire, de narrateur, de code barre, etc… deviennent opérants. D’autres albums alertent les enfants sur les véritables frontières des histoires : histoire dans l’histoire , suites et variations . Les fins s’échappent de leur cadre traditionnel , différant, sans cesse, l’apparition du mot… fin.

Un guidage créatif

L’auteur

Dans les romans, l’auteur est toujours là, assurant sa présence auprès du lecteur. Il converse avec lui pour l’entraîner dans une grande histoire sur le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte :

On est obligé d’entrer dans cette histoire avec un parapluie. Ou en tout cas avec des bottes. Car le jour où tout a commencé, il pleuvait à verse. Toutes les maisons pleuraient, les réverbères reniflaient et les caniveaux faisaient des rots. Flic, flac, flic, flac, entendait-on. Mais qu’est-ce que c’était donc ? Floc, floc, floc ! Ah ! ce n’était que Max. Il rentrait de l’école et ne traînait pas en route.

Max est suivi par un lion qu’il est le seul à voir. Il l’accueille chez lui, en cachette de ses parents et comble alors sa solitude de fils unique avec Galilée dont il a accroché le portrait dans sa chambre, et ce fauve encombrant. Max a sept ans. Ses rêves envahissent encore sa vie et donnent lieu à des situations rocambolesques (qui vont franchement amuser le lecteur). Mais, le jour de Mardi Gras, Max doit abandonner la petite enfance, attraper l’âge de raison, devenir grand. Oscar, la peluche rejoint alors Galilée, au ciel, dans les constellations :

… soudain, il aperçut Oscar, le lion superbe qui marchait fièrement tout là-bas, à la limite entre la terre et le ciel. Le vent soulevait sa crinière poussiéreuse, mais Oscar avançait la tête haute et Max le suivit en riant dans la grande savane où il s’allongea parmi les autres lions sous le baobab à la cime enchevêtrée. « Nous deux, Oscar, murmura Max, le sourire aux lèvres. Nous deux, à la vie, à la mort. »

L’image du Petit Prince et de son narrateur résonne dans cette dernière réplique. Comment abandonner l’enfance sans trahir tous ses rêves ? Peut-être en suivant sa « bonne étoile », en devenant Galilée. Saint Exupéry avait évoqué son refus d’être une grande personne. Ici, on rend ce passage romanesque, éternellement symbolique.

Les voix

Dans Chat perdu , une famille, sur le chemin du retour des vacances, a oublié le chat Balthazar sur un parking. Rodrigue, l’enfant est inconsolable. Ses parents, sa sœur vont l’aider à surmonter son chagrin. La construction du récit montre les points de vue entourant cette aventure banale.
Dans le cœur du récit, parmi les souffrances de Rodrigue qui se sent responsable de la perte de son chat, s’intercalent différents écrits : les correspondances entre les parents et le professeur principal, le journal de la sœur et le monologue du chat qui remonte patiemment le chemin du retour à la maison tandis que Rodrigue, avec la même patience, assure sa guérison.

Le professeur            
La mère                      
Le journal de Claire         
La voix du chat            
 Le médecin                 
Votre fils Rodrigue me paraît avoir mal engagé cette année scolaire. Dès le premier jour, à l’occasion d’une rédaction anodine, il a manifesté une mauvaise volonté certaine en rédigeant un texte abracadabrant au lieu de répondre au sujet. En outre, il est beaucoup trop agité en cours et n’a pas la tête au travail scolaire. p. 48   Mon mari et moi apprécions l’attention que vous portez à Rodrigue. Je crois cependant que le problème que vous mentionnez est moins grave que vous ne le pensez. Il se trouve simplement que Rodrigue a très récemment perdu un animal qu’il aimait beaucoup, et il est persuadé d’être responsable de sa disparition. Je pense qu’il s’agit là d’un chagrin d’enfant qui passera bientôt. p. 54  Cher cahier, ça y est, Dorothée a réussi à faire pleurer Rodrigue. Je la déteste. Jamais je n’aurais dû lui raconter l’histoire avec Balthazar. Elle en a profité pour asticoter Rodrigue en classe. Elle s’est moquée de lui devant ses copains et encore à l’intercours. (…) J’aurais dû lui dire qu’en réalité on avait donné Balthazar à une dame et qu’il se porte très bien. pp. 69-70  Mal au ventre. Envie de ne plus bouger. Plus jamais. Vomi encore. (…) Fermé les yeux. Soif. Très mal au ventre. Basculé dans la nuit. Léché. Morsures. Sang. Pus. Rien mangé. Plus de forces. (…) Plaies au ventre. Ne se ferment pas. Plaies sur les pattes. Sales. Sentent mauvais. Collantes. Ai léché. Nettoyé. Les dents du rat. Aurais voulu du lait. Dormi. p. 70   Mais non, madame, il n’a rien du tout votre Rodrigue. Tous les examens sont normaux, rassurez-vous. La puberté est un âge difficile, propice aux crises. Un prétexte suffit. (…) Comme un chagrin dites-vous ? Un chat qui a disparu ? C’est tout à fait possible, je veux dire comme déclencheur. C’est l‘affaire de quelques semaines, ne vous inquiétez pas.(…) Il pratique un sport ? Ce serait bien s’il en pratiquait un. p. 70

Les retrouvailles entre Rodrigue et Balthazar vont clore les parallélismes des voix. Ayant fait du sport, Rodrigue est amené à détruire la sépulture du chat, celui-ci venant d’échapper à la longue divagation à travers la nature et ses dangers. Rien n’a changé entre le maître et le chat si l’on en croit la dernière phrase du félin.

 Les retrouvailles

 - Attends, dit Rodrigue à Fabien, il faut faire les poteaux si tu veux que je tire les buts. (…)

- Si on prenait ce bout de bois ? dit Fabien en désignant la croix de bois qui penchait sur le côté.

- D’accord, dit Rodrigue, après une hésitation. Si on cherche bien il doit traîner d’autres bouts de bois dans le coin, j’ai démoli une cagette l’autre jour.

- Pour cette croix ? Tu as enterré qui ? - Laisse tomber, dit Rodrigue. C’est une vieille histoire.

Je sais où je vais.
Et je sais que je m’approche.
La maison là-bas, le bruit des voix. Cette façon qu’elles ont de résonner contre le mur du jardin. (…)
Rien n’a changé.
Je m’avance. On crie dans le jardin. Sans importance.
Je n’ai plus rien à craindre. (…)
La fenêtre est ouverte. Celle de la cuisine. Je saute.
Pas d’assiette pour moi. Elle était toujours là, pourtant. (…)
J’appelle. Ils ne vont quand même pas oublier de me nourrir. Je miaule plus fort. Et encore plus fort. J’appelle.
Jusqu’à ce que Rodrigue arrive.
Il n’a pas changé.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les valeurs de la langue

Madame Bartolotti est veuve. Près de chez elle vit son ami le pharmacien. Plutôt bohême, madame Bartolotti dirige un atelier de tapis artisanaux. Elle fume le cigare, ne fait pas le ménage, parle toute seule (avec un langage plutôt châtié) et a une manie : la commande par correspondance. Or, un jour, arrive, dans un paquet, qu’elle ne se souvenait pas avoir commandé, un enfant. Programmé pour répondre aux désirs des parents les plus classiques (ce que représente le pharmacien), Frédéric va se heurter à la conception tout à fait différente qu’a madame Bartolotti sur l’éducation, les vraies valeurs, la vie. Et cela passe par le langage.

« Il faut que je te dise maman. Ce n’est pas très agréable pour moi d’être contraint à… (il chercha le mot qui convenait et le trouva en atteignant la porte de l’école)… à la dissimulation. Je préférerais de beaucoup pouvoir dire la vérité aux gens mais les situations hors du commun engendrent des réactions imprévisibles, nous a dit le chef de l’atelier de finition. (…)
- Certes, fit Mme Bartolotti en poussant la porte de l’école. Certes, Frédéric, mais – ne te fâche pas, je t’en prie -, je pense que pour éviter certaines situations imprévisibles, tu devrais parler aux gens de façon plus… enfantine.
- Je ne parle pas de façon enfantine ? Et comment parle-t-on de façon enfantine ?
- Je n’en sais rien. Je ne fréquente guère les enfants de sept ans…, murmura Mme Bartolotti tout en escaladant, et non sans souffler, l’escalier qui menait au premier étage. Mais je crois que les enfants de sept ans ont une syntaxe plus simple que la tienne et qu’ils ne connaissent pas certains mots.
- Quels mots ? ».

« - Que fais-tu ?
- Je m’entraîne à compter. Je vais demain à l’école e il est bon que je me prépare avec soin.
- Avec soin… avec soin… » maugréa Mme Bartolotti en se dirigeant vers la cuisine. Lorsqu’elle fut sûre que Frédéric ne pouvait plus l’entendre, elle chuchota : « Je ne peux pas supporter ce mot, je le hais autant que sage, ordonné ou bien élevé… beûrk, beûrk, beûrk ! » La liste des mots que Mme Bartolotti aurait aimé rayer du dictionnaire était longue. En plus de sagesse, ordre ou bonne éducation, il y avait aussi : but, sens, quotidien, enrichissant, bon ton, bienséance, usage, femme au foyer, docilité, soumission… p. 76

Le sens des mots

Julien, dit la fouine, n'est pas aimé des autres enfants. Parce que sa mère est alcoolique, parce qu'on le traite de " bâtard ", parce qu'il est différent, on le rejette. Il a pourtant une amie, cette petite fille qui nous raconte l'histoire et à qui il vient toujours en aide quand elle a peur du chat de la cave ou de l'araignée de sa chambre. Il lui apprend même à surmonter ses peurs et elle éprouve beaucoup d'affection pour ce drôle de garçon. Pourtant, à la suite d'un acte de violence commis par Julien, elle devra choisir entre lui et les autres… (site www.takalire.org)

C’est un pronom qui va servir de lien entre les différentes étapes de la relation entre Julien et son amie :

Au cours de la récréation, Louisa me montra soudain du doigt. - Celle-là ! dit-elle tout haut. Celle-là est son amie ! Celle-là, elle marche avec lui dans la rue, main dans la main. (p. 62)

J’espérais qu’il sortirait, me sourirait et me demanderait : « Alors fifille, quoi de neuf aujourd’hui ? » Et je lui aurais dit que le vicaire Cappin nous avait raconté l’histoire de Caïn et d’Abel, que j’avais tiré la langue à Louisa et qu’elle m’avait appelée « Celle-là ».
Et il aurait sûrement ri et dit : « Celle-là ! Je trouve ça O.K. C’est un nom qui te va bien ! Et n’oublie pas : les bécasses ne s’appellent pas Celles-là ! (p. 68)

Et soudain, je cessais d’avoir peur et tout redevint presque comme avant, avant que la tête de Matthieu ne heurte le bord du trottoir, que le vicaire Cappin nous parle de Caïn et d’Abel et que Louisa m’appelle « Celle-là ! ». (p. 73)

Être transparente était encore pire que d’être « Celle-là ! ». (p. 92)

- Tu fais de nouveau partie de tout ça, dit-il en toussant encore. Tu n’es plus Celle-là ! » à présent ! (p. 108)

La production actuelle, en romans mais aussi en théâtre, en poésie aussi, regorge de livres qui mettent la forme littéraire au service des grandes questions humaines. Les premiers jours ou de Toro ! Toro ! , ces deux livres sont différents mais ont un point commun : les jeunes héros sont aux prises avec des sentiments contradictoires concernant une période importante de leur vie. Rebecca, doit, parce qu’elle est juive, quitter Alexandrie qu’elle aime pour Paris qui lui semble féerique. Mais les conditions de ce départ, un exil, ternissent sa joie et lui procurent de nombreuses interrogations. Antonito a adopté un fabuleux taureau à la mort de la vache, le jour de la naissance. Quand il comprend que son ami est réservé à la corrida et que, pire que ça, son oncle préféré va le toréer, Antonito est l’objet d’émotions violemment contradictoires.

Les répétitions, nombreuses, les questions, les connecteurs organisent ces imbroglios de la pensée, ces forces confuses des émotions qui submergent les héros et s’immiscent dans les lecteurs. Et, tandis que les psychismes s’enflamment pour retrouver un nouvel équilibre, une nouvelle vision du monde, c’est tout un univers social et politique qui s’est ouvert : la guerre entre Israël et les pays arabes dans une famille juive aisée qui sauve sa peau, d’une part, et, d’autre part, la guerre d’Espagne dans une famille de paysans engagés contre la dictature. En même temps, deux univers linguistiques opposent leurs efficacités s’exposent : Rebecca parle à la première personne d’une situation actuelle, Antonito, le grand-père, raconte, pour son petit-fils, sa propre aventure. La première décrit au jour le jour la construction de son avenir, l’autre revient sur ce qui est devenu son plus grand souvenir

Le jour d’avant

J’ai onze ans et je crois que demain sera le jour le plus important de ma vie. Peut-être pas aussi important que celui de ma naissance mais presque : demain ma vie d’Alexandrie va se terminer et celle de Paris va commencer. Nous quittons l’Egypte, nous partons pour toujours. « Une vie qui finit, une vie qui démarre », dit mon père, le visage rieur mais avec des yeux tristes. Je l’aime quand il est comme ça, papa, courageux et fragile ; j’ai envie de le prendre dans mes bras comme si c’était moi le parent et lui l’enfant.

Paco

Je suis né le 1er mai 1930, dans une petite ferme, juste à la sortie du village de Sauceda. Il y avait ma sœur aînée, Maria – qui avait dix de plus que moi, ma mère et mon père. Nous vivions là tous les quatre. Nous avions des oncles, des tantes et des cousins un peu partout dans les environs, bien sûr. Tout le village était comme une grande famille. Mais passons là-dessus. Ce fut une autre naissance, environ cinq ans après la mienne, qui déclencha tout.

Dans L’horloger de l’aube, Yves Heurté explore les effets du genre sur les lecteurs en racontant la même histoire mais de deux façons : comme un récit, comme une pièce de théâtre.
Quelle vision de la dictature s’échappe de ces deux écritures, quelle formes d’action sur les consciences ?

FAIRE LIRE C’EST CREER L’EXPERIENCE DE LA DISTANCE

Nous venons de le voir, la lecture est abstraction d’une relation, prise de distance avec le réel pour mieux y revenir, autrement s’y investir. La lecture c’est la séparation illusoire d’avec les autres puisque, dans le silence, continue l’inséparable relation. Agir pour la lecture publique, c’est agir pour la démocratisation de cette distance. Les discours sur la lecture, s’ils reconnaissent cette activité réflexive, souvenez-vous (« ainsi [l’enfant] découvrit-il la vertu paradoxale de la lecture qui est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens. » ), la considèrent facilement transmissible « comme si le statut de la lecture, la manière de lire, la matière à lire, les raisons de lire, les effets du lire, tout cela avait sens et valeur en soi, de toute éternité, pour tous les individus. »
La sociologie de la lecture a longuement exploré les origines des goûts :
- libres penchants, habitudes, expressions de préférences, de choix ?
- réponses inconscientes à des déterminants cachés, à des dispositions profondes liées à la position et à la trajectoire sociale ?
- stratégies conscientes de distinction d’ostentation et de distinction ?

L’idée de goût, typiquement bourgeoise, puisqu’elle suppose la liberté absolue du choix, est si étroitement associée à l’idée de liberté, que l’on a peine à concevoir les paradoxes du goût de nécessité.

  • Soit qu’on l’abolisse purement et simplement, faisant de la pratique un produit direct de la nécessité économique (les ouvriers mangent des haricots parce qu’ils ne peuvent pas se payer autre chose) et ignorant que la nécessité ne peut s’accomplir, la plupart du temps, que parce que les agents sont inclinés à l’accomplir, parce qu’ils ont le goût de ce à quoi ils sont de toute façon condamnés.
  • Soit qu’on en fasse un goût de liberté, oubliant les conditionnements dont il est le produit et qu’on le réduise ainsi à une préférence pathologique ou morbide pour les choses de (première) nécessité, une sorte d’indigence congénitale, prétexte à un racisme de classe qui associe le peuple au gros et au gras, gros rouge, gros sabots, gros travaux, gros rire, grosses blagues, gros bon sens, plaisanteries grasses.

Quelques points pour lancer une réflexion commune :

L’attitude pastorale ferait l’hypothèse qu’il n’y a, aujourd’hui, aucun obstacle fondamental qui puisse exclure un individu de ce qu’exprime le monde de l’écrit tel qu’il est ; la non lecture serait essentiellement affaire de distance culturelle, de manque de familiarité, d’absence d’une première expérience qui ait fait naître le désir.

« L’entrée en lecture » de nouvelles couches sociales dans les pays industrialisés (…) implique que écriture et lecture deviennent des outils de pensée d’une expérience sociale renouvelée, l’expression de nouveaux points de vue sur une réalité plus large que l’écrit aide à concevoir et à transformer.
C’est en cela que la démocratisation est toujours un enrichissement collectif puisqu’elle impose de concerner dans et par l’écrit une part toujours plus grande et plus diversifiée d’humanité et d’expérience.

… le recours à l’écrit, par l’écriture ou la lecture, est un moment essentiel et spécifique de toute élaboration d’un point de vue sur le monde, un moyen de distanciation et de théorisation qui permet de passer du conjoncturel que gère l’oral au structurel dont le texte rend compte.

La suspension de l’événement et la distanciation qui rendent possible une telle activité réflexive supposent que l’individu ne soit pas complètement immergé, ne se réduise pas à cette nécessité, ne soit pas, sans jouer sur les mots, totalement nécessiteux.
Il faut que l’étau se desserre pour qu’une distanciation permette que se constitue un point de vue sur cette misère, qu’elle soit matérielle, morale ou affective ; et cet espace gagné est déjà une contestation de l’ordre des choses, l’enclenchement d’une transformation qui va permettre de prendre conscience des moyens de transformer la nécessité.

Dernière mise à jour : ( 28-03-2008 )
 
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